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Souvenir

Alfred de Musset 2 min de lecture
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J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur : N’est-ce point assez de tant de tristesse ? Et voilà que le nom de celle que j’aimais Est venu tout à coup sur mes lèvres aimées.

Il est dans la forêt des arbres centenaires, Une vieille maison de pierre et de bois sombre, Où j’ai laissé, un soir, bien des choses à l’ombre, Que je retrouverai peut-être en y pensant.

C’est là que j’ai connu, dans une chambre close, Une enfant aux yeux bleus, à la paupière rose, Une belle et joyeuse et frêle créature, Un être doux et pur, un ange de nature.

Elle aimait les fleurs, les prés et la verdure, Le son lointain des cors, les chansons de la plaine, Les livres, la musique et la robe de laine, Et les beaux soirs d’été si doux à la douleur.

Elle aimait surtout, aux lueurs de la lampe, À venir, vers le soir, me parler sur la tempe, Et comme une colombe, apportant le rameau, Poser sur mon front pâle un baiser, son joyau.

Elle était pâle et blonde, et son cou blanc comme un cygne Se penchait mollement sur son épaule brune. Sa voix était si douce, et son souffle si pur, Que les anges du ciel en avaient murmuré.

Elle disait : « Je t’aime, ô mon unique ami ! Toi seul sur cette terre as compris mon génie. Jamais femme, jamais, si ce n’est ta Sophie, N’aura pour toi, crois-moi, d’amour ni de souci. »

Et moi, je lui disais : « Ô ma belle maîtresse, Jamais, tant que le ciel nous donnera ses jours, Jamais un autre amour, jamais une autre ivresse Ne pourra m’enlever à tes divins atours. »

Hélas ! elle est partie au printemps de sa vie, Comme s’en va une fleur au souffle du matin. Elle est partie, hélas ! d’une main affaiblie En me laissant au cœur un long souvenir, lointain.

Et maintenant, seul, triste, et le front sur la grève, Je demande à la nuit, je demande au flot vain, Si jamais je verrai passer comme un doux rêve Cette ombre qui m’aima d’un amour surhumain.

Et la nuit ne dit mot, et la mer insensée Roule éternellement ses flots désespérés, Et moi, je reste là, l’âme triste et glacée, À regarder au loin les cieux décolorés.

Ô souvenirs ! amour ! fantôme de ma vie ! Vous m’avez poursuivi d’un souvenir si tendre Que mon cœur, en secret, ne peut plus en attendre Que la mort, qui viendra bientôt, le délivrer.

Mais toi, qui que tu sois, ô toi qui me lis peut-être, Si jamais dans ton cœur un doux amour a lui, Si tu sais ce que c’est que de perdre un être cher, Aie pitié de ma peine, et ne ris pas de lui.

Car c’est un grand malheur, vois-tu, que la pensée, Quand le bonheur s’enfuit, de le voir revenir, Et de sentir, la nuit, dans son âme glacée, Un fantôme d’amour qui vous dit : Souviens-toi !

Littera