Le Comte de Monte-Cristo (extraits)
CONTEXTE : Edmond Dantès, jeune marin prometteur, est injustement emprisonné au château d'If sur la dénonciation de ses rivaux jaloux. Après quatorze années de captivité, il parvient à s'évader et découvre un trésor sur l'île de Monte-Cristo. Devenu riche et mystérieux, il se fait passer pour le Comte de Monte-Cristo et entreprend une vengeance méthodique contre ceux qui l'ont trahi. Dans cet extrait, il rencontre pour la première fois, sous son nouveau visage, l'un de ses anciens bourreaux, Fernand Mondego, devenu le Comte de Morcerf.
---
Le salon du comte de Morcerf était rempli de monde à l’arrivée du comte de Monte-Cristo. Plusieurs personnes, connaissant déjà l’apparition de cet homme magnifique à Paris, étaient impatientes de le revoir. Morcerf, prévenu par son valet de chambre au moment où le comte mettait pied à terre, était venu au-devant de lui sur le perron.
Il le reçut avec un sourire qu’il s’efforçait de rendre cordial. Monte-Cristo, de son côté, s’approcha de lui avec une aisance parfaite, accompagnée d’une sorte de grâce protectrice, et lui dit quelques paroles banales auxquelles le comte de Morcerf répondit par des protestations de dévouement.
Cependant, malgré son calme apparent, Morcerf ne put s’empêcher de jeter un regard rapide et inquiet sur ce nouveau venu dont la réputation était déjà si grande. Il fut frappé de la pâleur mate de ce visage, de la profondeur de ce regard noir, de cette bouche fine et serrée qui ne souriait jamais complètement, et surtout de cette intelligence froide et pénétrante qui brillait dans ses yeux.
« Monsieur le comte, dit Morcerf, je suis heureux de pouvoir vous présenter à ma femme. »
Monte-Cristo s’inclina.
Mercédès, la comtesse de Morcerf, était là, belle encore, élégante, mais pâle et les yeux cernés d’une légère ombre bleuâtre. Elle regarda fixement le comte de Monte-Cristo, et une légère contraction nerveuse agita ses lèvres.
« Madame, dit Monte-Cristo en s’inclinant avec une politesse exquise, j’ai depuis longtemps le désir de me présenter chez vous, et je me félicite que le hasard m’ait mis en rapport avec monsieur votre fils, qui m’a conduit jusqu’à vous. »
La voix du comte était parfaitement calme, mais chaque mot semblait tomber avec un poids particulier sur le cœur de Mercédès. Elle sentit confusément une menace dans cette politesse même.
« Monsieur Albert nous a beaucoup parlé de vous, monsieur le comte, dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme. Vous lui avez rendu un grand service, et nous vous en sommes reconnaissants. »
« Madame, répondit Monte-Cristo, le hasard seul a placé monsieur votre fils sur mon chemin, et le léger service que j’ai pu lui rendre ne mérite pas tant de remerciements. »
Ce mot « hasard », prononcé avec une intonation particulière, fit tressaillir Mercédès. Elle regarda son mari. Fernand, lui, fixait le sol, comme s’il eût cherché à lire dans le marbre du parquet.
La conversation devint générale, mais le comte de Monte-Cristo y prit à peine part. Il observait. Il étudiait ce salon luxueux, ces hommes satisfaits, cette femme tremblante, ce mari inquiet. Toute cette fortune, tout ce bonheur apparent était bâti sur sa ruine, sur ses quatorze années de cachot. Et il était là, l’homme du tombeau, revenu parmi les vivants pour réclamer sa part de soleil et de vie.
« Vous êtes depuis peu à Paris, monsieur le comte ? demanda un des invités.
— À peine trois semaines, monsieur, répondit Monte-Cristo. Mais j’ai toujours eu un vif désir de connaître la capitale du monde civilisé, et je me suis enfin décidé à réaliser ce projet.
— Vous voyagez seul ?
— Oui. J’ai l’habitude de voyager seul. »
Il prononça ces derniers mots avec une mélancolie si profonde que Mercédès leva les yeux sur lui. Il lui sembla entendre dans cette simple phrase tout un monde de souffrances solitaires.
Fernand, pour rompre un silence qui commençait à devenir pénible, proposa de passer dans la salle à manger où le dîner était servi. Monte-Cristo offrit son bras à la comtesse. En sentant ce bras ferme sous sa main, Mercédès frissonna. Cet homme, si froid, si parfaitement maître de lui, lui faisait peur. Elle marchait à ses côtés comme une coupable.
Pendant le dîner, le comte de Monte-Cristo fut d’une conversation brillante et variée. Il parlait de l’Italie, de l’Espagne, de l’Arabie, des trésors enfouis, des mœurs étranges des peuples lointains. Chacun l’écoutait avec ravissement. Lui seul semblait ne pas s’apercevoir de l’effet qu’il produisait. Parfois, son regard se posait sur Fernand, et alors une lueur étrange, rapide comme l’éclair, traversait ses yeux. Fernand, pâlissant sous ce regard, détournait la tête.
Quand le comte prit congé, vers onze heures du soir, toute la société était sous le charme. Seuls Fernand et Mercédès restaient sous le poids d’une inexplicable angoisse.
« Quel homme extraordinaire ! dit Albert à son père.
— Oui, répondit Fernand d’une voix sourde. Très extraordinaire. »
Et il monta dans son appartement, l’esprit troublé par de sombres pressentiments. Il venait de rencontrer son destin, et il ne le savait pas encore.
